Historique et raison de la différence

Les Américains qui ont une certaine éducation sont, en général moins enclins que les Français à s'investir émotionnellement dans de solides amitiés, comme nous venons de le voir. Animés depuis toujours par l'éthique protestante du travail, ils privilégient leurs quêtes de réussite professionnelle et sociale aux dépens de leurs relations personnelles. Mais leur penchant moindre, à former des liens riches et durables, a d'autres origines historiques et culturelles. Nous allons, sommairement, en décrire deux dans cet article. 

 

Quelques raisons historiques  

Pendant presque trois siècles, l'Amérique resta, pour les immigrants venus d'Europe, un continent à découvrir, à coloniser. Certains s'établirent dans les villes de la côte Est, d'abord petites puis grandes, et y fondèrent des commerces, des industries. D'autres s'établirent dans les campagnes de cette même région du pays, pour y cultiver la terre. D'autres encore traversèrent des étendues vastes et sauvages avant de se fixer et de former des communautés relativement petites et isolées. Ces aventures n’ont pu se concrétiser que grâce à de nombreuses qualités… 
A tous, il fallut beaucoup de courage, de ténacité et d'esprit d'initiative pour prévaloir contre les dangers et les difficultés qu'ils affrontèrent et pour prospérer. Il leur fallut aussi apprendre à ne compter, autant que possible, que sur eux-mêmes. L'aide des voisins était, certes, parfois indispensable mais chacun aspirait à construire sa vie par lui-même. De génération en génération, les Américains ont cultivé ces vertus de pionniers et de "self-made men".

 


Le self made man 
 
 
Les vertus de pionniers et de "self-made men" ont été, et sont toujours, incarnées par les héros du cinéma et de la télévision. Ayant eu, depuis l' enfance, des modèles tels que John Wayne et Humphrey Bogart, les hommes américains se veulent, à leur image, forts, indépendants, virils. La contrepartie de cette hypermasculinité, c'est une réticence a partager ses sentiments intimes - ses craintes, ses peines, et même ses joies - avec autrui. 

 

Américains et sentiments intimes  
 
Les hommes américains, c'est connu, ont du mal à se montrer vulnérables, à s'épancher, même avec leurs femmes. Ils veulent rester "forts". Leur réticence émotionnelle, le revers de leur souveraine virilité, explique donc aussi leur peu d'inclination aux amitiés profondes. Les femmes américaines, elles, souffrent de ce manque d'intimité dans le couple mais, pour la plupart, le subissent passivement. 

 

Particularité pour les femmes  
 
Parce qu'elles ne sont pas conditionnées à occulter leurs émotions comme les hommes, elles ont généralement entre elles des relations plus profondes que les hommes n'en ont entre eux ou avec elles. Certaines, néanmoins, acquièrent des qualités traditionnellement masculines et, ce faisant, s'endurcissent.
Si les Américains manquent de profondeur dans leurs rapports personnels, cela a aussi une autre cause : l'intense esprit de concurrence qui imprègne leur société.

 

Compétition permanente

Dès l'enfance, on les incite à se distinguer, à gagner. Même a l'école primaire, ils reçoivent plusieurs notes dans chaque matière (pour l'aptitude, l'effort, etc.). Les meilleurs élèves obtiennent, chaque mois, un prix du directeur. Ces efforts, ils doivent les poursuivre pendant toutes leurs études…

Au niveau secondaire, il leur faut étudier assidûment pour être ensuite admis à un bon "college" ou une bonne université. Dans le processus d'admission sont pris en compte leurs notes de "high school" mais aussi leurs résultats dans un examen national, le "Scholastic Aptitude Test". Dans les universités, dont les diplômes ont plus ou moins de valeur selon la réputation de l'institution, les étudiants aspirent à atteindre une moyenne suffisante dans leurs notes pour être inscrits, chaque semestre, sur la prestigieuse "Dean's List". Aux niveaux secondaire et universitaire, la concurrence est vive également sur les terrains de football, de base-ball, de basket-ball ou briller c'est s'assurer l'admiration de ses camarades. Qu’en est-il à l’âge adulte ? 
 
Qu'en est-il à l'âge adulte ?  
A l'âge adulte, la concurrence se poursuit sur le lieu de travail: dans les bureaux, les laboratoires, les ateliers. La plupart des Américains s'efforcent de s'y mettre en valeur et mesurent leur performance professionnelle par rapport à celle de leurs collègues.

Outre les promotions, des prix, tels que ceux au "meilleur employé du mois" ou "de l'année", encouragent l'émulation. Chacun sait qu'il peut augmenter ses revenus rapidement s'il fait preuve de talent et d'assiduité, ou bien se retrouver à la rue, encore plus rapidement, s'il n'est pas productif. On voit bien les avantages de ce système mais également les dangers qu’il engendre… 

 

Les dangers du système  
 
La concurrence est la loi du système de la libre entreprise, lequel donne aux hommes la chance de développer pleinement leurs dons naturels. Il est, en grande partie, à l'origine de l'extraordinaire prospérité de ce pays. Mais la fervente quête de réussite à laquelle sont conditionnés les Américains depuis l'enfance en a fait, en général, des êtres dont l'affectivité est faible par rapport à celle des Français. Leur sens de leur identité étant intimement lie à leurs accomplissements professionnels, ils donnent la priorité à ceux-ci et négligent leurs relations personnelles. Prisonniers d'un individualisme "héroïque", ils luttent pour élever leur condition sociale et pour s'enrichir mais ils ne savent pas partager leur coeur. En conséquence, ils sont souvent terriblement seuls.

 

Profonde solitude  
 
C'est un paradoxe de l'Amérique: ce même esprit de concurrence qui contribue à l'enrichir matériellement, l'appauvrit moralement..
L'individualisme français, nous l'avons vu dans notre dernier article, se conjugue, lui, d'un sens de la communauté, de la cité. Les Français, en général, s'épanouissent ensemble. La France a, elle aussi, bien évidemment, un système de libre entreprise. Mais, parce que l'État y joue un plus grand rôle qu'ici et parce que les syndicats y sont plus puissants, les employés y sont plus protégés dans leur travail. Ceci reflète le fait que la France soit, idéologiquement, plus à gauche que les USA. L'instinct de concurrence y existe aussi, dans les écoles, dans les universités, dans les entreprises, mais il y est moins aigu qu'ici. Il n'y nuit pas à la qualité des relations humaines comme ici.
Dans cet article, et le précédent, j'ai tenté de caractériser les Américains qui ont une certaine éducation d'une manière générale. Il va sans dire que, dans ce grand pays, il y en a beaucoup qui ne partagent pas les traits collectifs que j'ai dépeint.